Site icon Eriel Quill

Les éditeurices nivellent-iels la littérature jeunesse par le bas ?

Les Martine, Les Club des 5, Les Alice détective, toutes les séries jeunesses qui ont bercé l’enfance de nos parents, peut-être la vôtre aussi, ont peu à peu été rééditées, mais surtout réécrites.

Et c’est là que commence l’indignation sur les réseaux sociaux : des lecteurices comparent les versions originales et les rééditions publiées dans les années 2010. Iels remarquent que la nouvelle version présente moins de texte, les phrases sont réécrites au présent plutôt qu’au passé simple, et dénoncent un « vocabulaire pauvre », un « langage appauvri », des « histoires trop actuelles » (comprenez par là qu’iels dénoncent l’inclusion de personnages LGBTQIA+ dans les livres jeunesses écrits par des auteurices contemporaines).

D’autres parents se plaignent de ne pas trouver « des lectures avec des mots un peu compliqués, inhabituels ou originaux », en précisant que justement, c’est le but de la lecture que de lire ce genre de vocabulaire.

Je vous offre un dernier commentaire que j’ai pu lire pour la route : « les anciennes versions sont un plaisir à lire aux enfants sans s’abrutir avec les nouveaux livres dans lesquels on retrouve trois lignes ».

Bref, toustes s’accordent à parler de nivellement par le bas. Mais ont-iels tant raison que ça ?

Commençons par un détail qui a son importance (si si, je vous assure) : la cible n’est plus la même. Les éditions Casterman, par exemple, ont déclaré que si avant, les Martine s’adressaient à un public de 8-10 ans, aujourd’hui, ils sont lus par des enfants de 4-5 ans.

Et il paraît évident qu’on ne met pas le même livre dans les mains d’un enfant de 10 ans, qui est autonome dans sa lecture et dans celles d’un bambin qui a besoin de ses parents pour lui lire des livres.

Alors peut-on réellement parler d’un nivellement par le bas si on adapte la lecture à une population plus jeune ? N’est-ce pas l’inverse justement ?

Tant qu’on parle de la forme, on va parler de la suppression du passé simple. Là encore, on peut le justifier par l’âge des lecteurs puisque le passé simple s’apprend aujourd’hui à partir du CM2 donc 10-11 ans.

Un autre reproche est l’effacement de certaines scènes, notamment les allusions à la religion catholique ou encore des scènes de violences. Cette fois, l’âge des lecteurices n’est pas la principale cause. Ici, il faut prendre en compte qu’en quelques siècles, les moeurs ont évolué. Céline Charvet, directrice éditoriale chez Casterman (maison d’édition qui publie les Martine) explique très justement que le rôle de l’éditeurice n’est pas seulement d’envoyer le texte en réimpression, mais de l’actualiser afin qu’il parle au public contemporain. Et ne nous mentons pas : sans cette actualisation, les enfants seraient moins intéressés par ces histoires. C’est la raison pour laquelle les prénoms vont être actualisés, un enfant a plus de chance de connaître une Clara de son âge qu’une Chantal.

Et pour répondre plus précisément sur l’effacement des allusions à la religion catholique, l’éditeurice en charge de la réédition de la Comtesse de Ségur justifie cela par une volonté de laïcité. Pour le Club des 5, à ma connaissance, l’éditeurice n’a pas pris la parole à ce sujet.

Je pousserai l’analyse plus loin en disant que si au XIXe siècle, la plupart des familles étaient catholiques et la messe, un immanquable du dimanche, aujourd’hui, cela ne concerne plus qu’une minorité et donc effacer ces allusions ne changent pas grand chose au sens premier du texte et permet à tout enfant de s’identifier aux personnages principaux.

Pour la scène de violence supprimée d’un des livres du Club des 5, je n’ai pas trouvé d’information officielle, mais on peut aisément comprendre les motivations derrière ce choix.

En l’occurrence, on parle d’une scène où un enfant est battu par son tuteur légal. Si au XIXe siècle, cela était inscrit dans les moeurs, je ne vous apprends rien en disant qu’aujourd’hui, la violence sur enfants est interdite. Le problème principal de la scène n’est pas tant la violence sur l’enfant que sa normalisation : la même scène montrant qu’il n’est pas normal de traiter ainsi un enfant n’aurait pas posé problème. Parce que oui, une telle scène peut nous sembler anodine, à nous adultes, mais elle peut faire de terribles dégâts : elle banalise la violence, elle banalise les punitions physiques en réaction à une bêtise. Et c’est cette banalisation justement qui peut mettre en danger un enfant : s’iel croit que c’est une situation normale, iel n’en parlera pas à d’autres adultes susceptibles de lae protéger et pourrait être victime de violences tout au long de son enfance.

On le dit, on le répète et ce, autant que nécessaire, ce qu’on écrit et publie à des conséquences. Et a d’autant plus de conséquences entre les mains d’un public jeune qui est souvent influençable. C’est la raison pour laquelle les éditions Casterman vont renommer Martine petite maman en Martine garde son petit frère. Ainsi, on ne diffuse pas le message que l’avenir d’une fillette est de devenir mère.

De même, dans le Club des 5, Annie n’est plus la pleureuse ou la cuisinière du groupe et son rôle est davantage mis en valeur que dans les premières éditions afin de montrer aux petites filles qu’elles aussi peuvent participer à des aventures sans devoir nécessairement subvenir aux besoins et au confort des garçons.

Quant aux personnages LGBTQIA+ insérés dans les nouvelles oeuvres jeunesse qui sont qualifiés de propagande woke, je pourrais argumenter sur la nécessité de la représentation et le fait que ne pas vouloir de personnages LGBTQIA+ c’est de l’homophobie, de la transphobie, etc., mais je vais seulement souligner le ridicule de l’argument « woke » (terme créé par les milieux d’extrême droite, rappelons-le).

N’y aurait-il pas deux poids deux mesures en reprochant à la littérature jeunesse actuelle de surprotéger les enfants, mais de refuser l’insertion de diversité culturelle ? N’y aurait-il pas deux poids deux mesures de parler dans le même commentaire d’une littérature jeunesse actuelle qui abrutit et endort les enfants, et de rejeter certains changements qui sont trop « woke », donc trop éveillés ?

J’achèverai mon article en argumentant brièvement sur l’élitisme littéraire (on en reparlera dans un article dédié, car j’ai beaucoup à en dire) : la vraie littérature serait donc celle au passé simple avec un vocabulaire soutenu et des tournures de phrases aujourd’hui inutilisées, tout autre livre ne serait apparemment pas une bonne lecture. Et ce, que ce soit pour la littérature jeunesse ou pour la littérature adulte.

L’objectif quand un enfant découvre la lecture, ce n’est pas de le dégoûter de celle-ci. Et il n’y a qu’à voir les nombreux témoignages sur les réseaux de personnes qui confient avoir détesté lire à cause des classiques imposés à l’école ou de lectures trop dures pour leur âge. Qu’un enfant lise Picsou ou Balzac, iel lit et s’entraine à lire. Bien sûr que dans le lot des enfants qui ont été bercés avec les premières éditions de la Comtesse de Ségur ou de Martine, toustes n’ont pas haï la lecture ensuite. J’en avais lu l’intégrale au passé simple avant d’entrer au CP, car j’avais demandé à apprendre à lire vers 3 ou 4 ans. Et j’ai toujours aimé lire depuis. Mais mon expérience, même si elle est partagée par d’autres, ne doit pas invalider le témoignage de celleux qui l’ont vécu différemment.

Une lecture, peu importe sa nature, reste une lecture. Que l’on soit enfant ou adulte, on peut simplement chercher un quart d’heure de divertissement et ne pas avoir envie d’apprendre le mot « sérotinal », et c’est totalement ok et légitime.

Rappelons aussi que tous les enfants n’ont pas la chance d’avoir leurs parents présents à la maison pour leur expliquer du vocabulaire qu’iels n’auraient pas compris. Que certains enfants ont des troubles dys- et que ces versions « appauvries » sont plus accessibles pour iels. Et qu’en parlant de nivellement par le bas (d’ailleurs, la génération avant vous pensait exactement la même chose de vous, ne vous leurrez pas là-dessus), vous stigmatisez des enfants qui sont en pleine construction. Laissez-les découvrir, arrêtez avec cette volonté que des enfants de 5 ans maîtrisent parfaitement le passé simple et racontent des histoires au passé simple (j’ai réellement lu ça dans un commentaire sur Instagram). Si chez vous, tout le monde utilise le passé simple, votre enfant aura effectivement plus de facilité à l’assimiler, mais votre vie n’est pas celle de tout le monde et beaucoup d’enfants apprendront le passé simple en CM2 et c’est (au risque de me répéter) normal. Chaque enfant grandit et apprend de nouvelles notions à son rythme.

Enfin, rien ne vous empêche de trouver les premières éditions sur Vinted ou dans des brocantes. Mais gardez en mémoire que ces livres étaient prévus pour des 8-10 ans et que les imposer plus tôt à votre enfant risque d’avoir l’effet inverse à celui recherché.

Quitter la version mobile