Avant d’entamer cet article, j’exclus volontairement de ma réflexion les histoires et auteurices problématiques qui feront l’objet d’un article particulier. On partira donc du principe ici qu’on parle du genre littéraire de manière générale.
Afin que l’article ne soit pas trop long, j’ai volontairement survolé certains arguments et abouti rapidement à certaines conclusions.
Je l’évoquais déjà brièvement dans l’article qui interrogeait le nivellement supposé de la littérature jeunesse par le bas, une partie de la société défend un certain élitisme littéraire en entretenant l’idée que certaines littératures seraient meilleures que d’autres, que ce soit en raison de son auteurice, de son style, de ses thèmes, de sa complexité, etc.
Cet élitisme est néfaste à bien des égards, mais je vous propose d’abord de nous intéresser au pourquoi de cet élitisme. Et pour cela, il va falloir remonter quelques siècles en arrière.
La littérature était initialement réservée à une élite riche et éduquée (ainsi qu’aux religieux, mais on laissera cette catégorie de côté). Tout d’abord, avant 1450 et l’invention de l’imprimerie, les livres étaient l’œuvre de moines copistes. Il existait peu de copies d’un même livre, souvent des textes religieux ou des récits de bataille. Ces textes étaient conservés dans des monastères ou des bibliothèques privées. Le livre est donc un signe de richesse et de puissance.
Même après la démocratisation de l’imprimerie, la littérature reste un privilège puisque l’éducation en est un. 94% de la population française est alors analphabète. L’école est un luxe : jusqu’en 1882, elle n’est ni gratuite ni obligatoire. Pour les familles paysannes, le problème est multiple : laisser les enfants aller à l’école signifie un manque de main d’œuvre donc un coût supplémentaire, que ce soit par la nécessité d’embauche d’un employé ou le retard pris sur la culture de la terre. Si vous avez lu La fortune de Gaspard de la Comtesse de Ségur, vous vous souvenez probablement de la réaction du père chaque fois que Gaspard s’absentait pour aller à l’école (même si in fine, il reprochera ensuite à son autre fils de ne pas être éduqué). À ce moment-là, 20% de la population est encore analphabète, dont une majorité de femmes.
Si les lois Jules Ferry améliorent les chiffres, les femmes pâtissent de la société patriarcale : la qualité de leur enseignement est plus faible puisque contrairement aux garçons que l’on prépare à travailler, notamment à des postes administratifs, les filles sont préparées à leur rôle de mère. La lecture et l’écriture ne sont pas un droit pour elles, mais une compétence nécessaire à leur rôle de mère. Notons qu’en 1901, seulement 58% des filles sont scolarisées dans un établissement public et laïque.
La population devient certes plus instruite, si bien qu’aujourd’hui, le taux d’alphabétisation des pays industrialisés frôle les 100%, mais la lecture n’est alors toujours pas inscrite dans les habitudes.
Aujourd’hui en France, presque tout le monde sait lire et la lecture est devenue accessible au plus grand nombre : en France, il faut compter en moyenne 12€ pour un livre au format papier, 6€ pour un livre numérique. Des librairies sont ouvertes dans de nombreuses villes, de nombreux sites internet proposent la livraison à domicile et le dispositif des bibliothèques municipales s’améliorent (bien qu’encore très perfectible, on pourra en reparler si ça vous intéresse). Beaucoup d’histoires naissent ou sont publiées sur Wattpad avant leur parution au format papier. N’importe qui a donc accès à des livres sous un format ou un autre.
Et cela ne plaît pas à l’élite qui ne désire pas partager les mêmes passions que le bas peuple (ni que ses enfants le fassent). C’est la même raison qui les pousse à pratiquer des sports onéreux. Ce qui était avant un moyen de distinction, la preuve d’un niveau social plus élevé, devient désormais une norme. Ce phénomène s’amplifie encore avec les réseaux sociaux et la création des sphères Bookstagram et Booktok.
Dans un premier temps, le mépris est dirigé envers celleux qui ne chroniquent pas les nouveautés (que ce soit par manque d’interêt ou manque d’argent pour se procurer le titre), ce qui vient renforcer le phénomène du piratage (je vous écrirai un article dédié à ce sujet, ici je risquerais de trop digresser). Puis le mépris se déplace doucement, mais sûrement. Désormais, certains genres sont considérés comme étant moins de la lecture que d’autres ou encore, des rééditions jugées comme appauvries.
Alors qu’est-ce qu’une bonne lecture selon l’élite ?
Avant de poursuivre, j’aimerais vous parler de Mohammad : une jeune victime du génocide palestinien. Âgé de seulement 30 ans, il a dû se réfugier en Égypte et est le seul à pouvoir subvenir aux besoins de sa mère, mais également des enfants de ses frères, désormais orphelins. La cagnotte est en dollar canadien, c’est à dire que 5$ coûtent environ 3€. L’hiver arrive et lui apporter de l’aide serait beaucoup. Partager et/ou donner, c’est une marque de soutien et d’espoir.
Reprenons : alors qu’est-ce qu’une bonne lecture selon l’élite ? Il faut qu’il y ait suffisamment de texte, un vocabulaire complexe, de longues descriptions à la Honoré de Balzac ou Émile Zola, surtout pas de « personnages wokes ». Au sein des plus vieilles générations, on trouvera une forme de mépris autour des littératures de l’imaginaire : un adulte ne devrait pas lire des histoires de magie ! Toutes générations confondues tendent à mépriser la romance. Et surtout, passé un certain âge, il ne faut pas lire des bandes dessinées ou des mangas, car ce sont des genres pour enfants (les adultes n’ont pas besoin d’images, voyons).
Les arguments sont plus ridicules les uns que les autres et témoignent, en plus du mépris de classe dont nous avons déjà parlé, d’un racisme, LGBTphobie et validisme conscient ou intériorisé. Et si vous pensez que j’extrapole, c’est exactement ce que sous-entend la volonté d’invisibiliser les « personnages woke » (souvent dans une volonté d’esthétisme, ce qui signifie que les personnages LGBT, racisés ou handicapés ne sont pas suffisamment beaux pour apparaître dans la littérature et encore moins en couverture).
Enfin, le classement des genres littéraires et formats permet encore une fois de maintenir une distinction entre l’élite qui lit de vrais livres et les autres qui ne connaissent pas la vraie littérature.
On retrouve cette même distinction entre vrai•e•s et faux•sses lecteurices avec les différents formats possibles, notamment le débat récurrent quant à savoir si l’on peut lire un livre audio. Il n’y a pas si longtemps, la même question se posait sur les livres numériques ou encore le fait de lire des livres sans les conserver dans sa bibliothèque personnelle.
Bien entendu, l’élitisme ne va pas toucher que la lecture et les auteurices n’échappent pas au mépris que ce soit à propos du genre littéraire qu’iels écrivent, de la méthode de publication choisie, de leur style jugé trop pauvre, et autres éléments du même acabit.
Pour le genre littéraire, on l’a déjà brièvement abordé dans la partie précédente sur les lecteurices et leurs lectures. Je ne répèterai pas les mêmes arguments une nouvelle fois et j’aborderai seulement brièvement le cas de la dark romance. Les auteurices de dark romance sont pointé·e·s du doigt et sont victimes d’une forme de psychophobies puisqu’iels sont forcément fou·lle·s pour écrire des histoires pareilles. Et cet argument que l’histoire soit problématique ou non, il est contreproductif. Déjà parce que la psychophobie, c’est nul (ai-je besoin d’argumenter pourquoi ?), mais surtout parce que cela ne pousse pas la personne à se remettre en question et donc à se déconstruire. Dans le cas d’une histoire non problématique, cela montre seulement la non compréhension de la dark romance. Quand l’histoire est problématique, cela n’encourage pas l’auteurice à s’instruire et éventuellement ne plus diffuser ces schémas néfastes.
Et je vous propose, afin que l’article ne soit pas trop long, de revenir sur les méthodes de publication : si certains disent que seule l’édition à compte d’éditeur (c’est-à-dire quand l’éditeur prend en charge tous les frais de publication) est une méthode de publication digne de reconnaissance et que l’autoédition n’a pas de valeur puisqu’il n’y a pas de sélection. D’autres en revanche méprisent l’édition à compte d’éditeur et valorisent l’autoédition puisque celle-ci montre que l’auteurice a les moyens de financer son projet. Notons également que ce même argument est parfois retourné contre l’autoédition en disant qu’il s’agit seulement de personnes riches ayant les moyens d’investir (cela montre toute la méconnaissance du milieu, mais on en parlera dans un autre article).
Enfin, on attend des auteurices une orthographe irréprochable. Et comme je le dis dans un article qui arrive prochainement, l’orthographe est un faux problème. Il s’agit, une fois de plus, de réserver l’écriture à une élite sachante et donc en majorité issue de milieux avec une bonne éducation, de bonnes institutions, soit une élite qui possède les moyens.
En bref, l’élitisme littéraire prend diverses formes et s’attaque à diverses thématiques dans le seul et unique but de distinguer une sphère sociale du reste de la population. Maintenir cet élitisme, c’est témoigner d’un mépris de classe, mais pas que. C’est également faire preuve de validisme, de psychophobie, de racisme, de LGBTphobie. La littérature ne doit pas être réservée à une élite, que ce soit sur le plan de la lecture ou de l’écriture.